Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

samedi 30 août 2014

Chez l'oculiste, poème + Monochrome du poème insonorisé



Cher X,

De manière générale, quand tu demandes à quelqu’un « comment ça va ? », la question n’est pas de savoir comment la personne se sent. Mais : comment elle a avancé dans ses réglages oculaires sur ce qui se passe autour d’elle. Comment tu vois, au sens où tu n’as pas d’importance ? C’est-à-dire : au sens où les petits arbustes ont une allure de solfège irrésistible. Autant qu’on puisse avoir l’œil musical, ça commence comme ça niveau toucher (= taper au clavier) ; le titre des étapes d’un poème sont des heures recopiées sur l’horloge digitale de l’ordinateur :

(21h 35)

Un peintre de la vie abstraite
collectionnait les chambres de bonne.
Entre 2003 et 2007,
il a dormi dans 5 lits différents.
Mais les chambres de bonne
se ressemblent
comme des cellules.
12m2.
Il y a un programme oculaire dans la bougeotte.
Il y en a un aussi,
dans l’amour des cellules.
Le même amour qui pourrait pousser Cézanne
à planter 20 tentes autour
de la Sainte Victoire.
Il faut toujours de la méditerranée.
Quel que soit le nom de la rue.
Pas n’importe quelle méditerranée.
Celle que tu vois au dernier étage.
Dans 12m2.
La bougeotte
ça ressemble à un réglage qui prend une vie.
Les yeux les plus longs,
à la fin de la vie,
ont la précision
d’un petit verre de saké.            

C’est quoi au juste, régler des yeux ?
Réponse à étudier : accorder
une basse électrique.

Matisse 2007 aurait dit : 12 m2 ?
tu as de la chance.
Tu n’as pas de place
pour un écran plasma.
Ce truc monstrueux
qui te mâche le travail magnifique
de pousser des murs
parce que tu penses les voir.
L’écran plasma,
foi d’Henri,
ne t’apprend rien,
parce qu’il a coupé les jambes
du spectateur.
Et c’est ça qui cloche.
Si tu veux apprendre quelque chose
de la télé géante, allume-là
au pied de la Sainte-Victoire.

«Elle braque
un œil de télé sur ma vie »
(Iggy & the Stooges).

Ouais, elle me la fait à l’envers.

Le plasma à la pointe
est-il né du rêve
de tout savoir
de la vie des hommes
sans penser qu’une lucarne sert aussi
à penser qu’on les attend ?

La télé, c’est l’avenir
quand elle est noire.

Et les bons tarmacs de l’imagination
sont des index rétifs au zapping.

OK.

 (22h04)

L’écran plasma a cette mystique
négative
programmée
dans son projet d’écran qui ne s’aime pas :
« je sors faire un tour, je veux voir
le jardin de la maison depuis la route
comme quand je suis absent du jardin ».
Qui a foutu ce complexe
faussement ubiquiste dans l’écran ?
Résultat : la télé-réalité
des marseillais
à Rio
(avec les yeux
de la chaîne
W9)
dont on peut rêver
que le nom composé se désolidarise
de ce qu’on nous offre en réalité
est plus fausse encore
que le plus consternant navet
cinématographique.

Et c’est bien normal.

Tu n’écoutes pas le bruit
du mur
où j’accroche un Picasso.

Un vrai Picasso.

Pourquoi ? Parce que ça n’a aucun sens ?

Non.
Mais : parce qu’au fond, il t’importe plus
que le mur soit bien
ce qu’il est
- et pas de la viande ou un violon -
que la peinture
puisse rythmer le mur
et que le Picasso
soit un vrai.
(C’est l’oubli fondamental
du surfeur sur la toile,
qui croit voir un Picasso en .jpg -
cf. la chanson Driftin’ back
de Neil Young).

J’ai inventé des yeux
en collant mon oreille contre le mur.

(Van Gogh allait plus loin.)

Si j’aime les duos basse-batterie                         
(Gâtechien,
Ninja Academy,
Cause For Effect),
les formations minimalistes qui vont
avec les partitions minimalistes,
c’est à cause
des dimensions de ma chambre.  
Mais pas seulement.
Parce qu’à la limite,
une chambre de bonne
autorise beaucoup plus le grand large que n’agrandit
un palace
le Coucher de soleil sur la mer,
de Giovanni Fattori. 
Pourquoi ?
Parce qu’on s’attache à une lucarne.
A des barreaux.
C’est vrai.

L’amour d’un mur
se mesure en kilomètres.

Et les avions sont des points de suture.

« J’achète une maison
et je mets les yeux dedans. »

Hélas, voilà ce que veut dire
Porter des lunettes de précision
aujourd’hui - dirait le Matisse
du courrier de l’Unesco.

Ne dit pas le Matisse du courrier de l’Unesco.

L’opinion oculaire qu’ont les hommes
de leurs propres dimensions
remplace peu à peu leur capacité
à « regretter l’absence du ciel étoilé » -

selon la belle étymologie
du mot désir.

OK.

(23h41)

Quand je me frotte les yeux
et que je retourne
à Google Images,
je vois surtout
qu’un peu
du temps
sanguin de la pupille
a collé
sous les paupières.
Je me souviens que l’œil
est un super outil de mesure
rythmique
et que la vue n’est pas limpide.

Il faudrait toujours croire rêver
avant d’étudier nos habitudes.

Si les images de Google sont nulles
c’est à cause de mon amnésie rythmique.

Les duos basse-batterie
sont aux stades bondés
ce que l’ostinato sanguin de la pupille
est au paysage.

Trad. :

« Mesdames et messieurs,
le vrai spectacle musical,
c’est le bruit des cordes. »

Et tailler la zone ?
C’est quoi ?

- à 50 % le bruit que ça fait
quand tu te frottes les yeux au matin

- à 50% le bruit que ça fait
de caresser le bois grillé de la lucarne
par le soleil
et le sel
qui remplacent le Ripolin.

Tu as vu ?

Mes mains sont un paysage
fait de vacances
ou de violoncelle tanné.


(texte remanié d'une partie de la lecture à la galerie éof, Paris, mars 2014)

Bande-son :