Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

vendredi 28 novembre 2014

Le lecteur antivirus


La poésie-action-directe ou poésie-virus (le P’ d’une poétique jakobsonienne) a l’unique défaut de supposer dans l’efficacité même de son action ce qu’elle combat ailleurs dans la sape des illusions indécrottables attachées aux circonstances électives (cf. Poésie action directe, les superbes pages que Christophe Hanna consacre à Denis Roche). En raccourci : des circonstances de type rousseauiste. A savoir : celles qui favorisent l’écoute d’une sorte de cœur pur délocalisé.

Du lecteur en contexte de lutte

Dans le « direct » d’une action pragmatique en contexte de lutte, efficacement politique, il est encore et toujours question d’un truc qui nous toucherait sans détours. « (…) un langage viral est immédiatement performatif tel un pur acte illocutoire » (Poésie action directe, p. 22). L’intention lyrique la moins critique est du même acabit,  à s’y méprendre. Alors que les moyens d’agir sont radicalement opposés. Mais, dans les deux cas, le lecteur / récepteur n’est pas compris comme un lecteur, plutôt comme quelqu’un qui est disposé avant tout à  être ému bien au-delà des mots (que l’intention soit esthétique ou politique) - touché, contaminé (au sens viral donc, non mimétique).

Virus en forme de virus

Si la poésie P’ n’exige plus de moi (au contraire de ce qu’exige la poésie P, autotélique et « fermée ») des efforts de lecture particuliers (pour un résultat émotionnel garanti 100 %, oui, mais que esthétique), en quoi le sens injecté-inoculé me toucherait-il d’autant plus ? Premier problème : c’est quoi, une injection virale dans la « crise du reportage », sinon de la métaphore  - informatique-terroriste en l'occurrence ? La métaphore « fait » plus « directe », plus brutale que celle qu’utiliserait un chanteur académique. Mais l’action elle-même n’a rien de « directe », qui obéit aux codes que son chimiste a générés et pensés. Si le virus ne met pas « en principe » l’accent sur sa propre forme (sans quoi il n’est pas un virus), c’est encore l’intention de camouflage qu’on voit le mieux, et l’action de concocter une forme de camouflage. Qui est bien encore une forme (sur quoi on n’insiste simplement pas), pas de la transparence. Et tant mieux.

Lire ou aller se baigner

Comment est-ce que le lecteur sait qu’il devient viralement critique ? Il ne le sait pas, en principe. Il y a un cheval de Troie dans ses yeux de lecteur / spectateur / récepteur. En principe. Parce qu’il est disposé à ce type d’intrusion au coeur de son émotivité incapable de mensonge, prétendue virginale, hautement contaminable et subliminalisable. J’ai envie de dire : même Rousseau n’aurait pas osé rêver d’une action aussi directe dans le cœur des gens. Sauf qu’on parle d’un cœur externe (les gens en général, le lectorat « moyen », qui risque de trouver que la poésie P le délaisse a priori). Sauf qu’il se peut que je ne sois pas non plus véritablement dans la disposition rêvée pour que le virus entre dans un corps, tête critique, cœur – qui sont déjà « perclus » de tout ce que je sais et ne sais pas. Loin d’être un simple terrain vague, il se peut que je m’attende précisément à tout et n’importe quoi - en ambiance épistémologique largement confusionnelle. Et non que je sois un lecteur passif. Sauf à rousseauiser en loucedé sur la pureté naïve des gens. En d’autres termes, le lecteur capable d’une lecture « automatique ou réflexe, c’est-à-dire une lecture passive, une lecture idiote, ou pas très compétente » (p. 23) est simplement un leurre, ou une contradiction dans les termes. Peut-être parce qu’on suppose un peu vite que : 1) l’antivirus naturellement sophistiqué de l’attention, de l’analyse, ou tout bonnement de la méfiance, n’existe pas en tant que produit naturel, mais en tant qu’apprentissage (scolaire, entre autres), 2) la lecture elle-même (de quoi que ce soit) ne supposerait aucune acclimatation préalable d’aucune sorte. Sauf qu’il n’y a pas de lecture passive, si le contexte de la lecture est bien un contexte de lecture. Et pas un moment que tout le monde pourrait connaître à égalité et sans effort, de baignade dans des sèves (ancêtres bio du virus), où les pages sont des feuilles qui vivent de liquide réel.

To my buddies

Quand je lis dans un bus, aussi neuneu que je sois, je sais au moins que je ne lis pas un livre écrit exprès pour les trajets en bus. Je lis des mots. Mon incompétence possible dans l’abstraction minimum exigée (doublée de mon manque de concentration) n’empêche en rien que je repousse ma lecture à plus tard. D’autant que je ne suis même pas sûr de comprendre les codes courants de la lecture ou de la discussion. Un livre « grand public » me sera toujours incompréhensible, tant que l’implicite (ou le déni de la nécessité d’abstraire) y sera massif : l’empathie pour mes semblables, pour leurs histoires, etc. Prendre un trajet direct suppose que la direction soit bien définie par avance, et qu’on imagine trop son lecteur / récepteur. C’est toujours un peu s’inventer une cible d’action + élire un contexte (une galerie d’art comme un arrêt de bus, quand le poète lyrique préférera s’adresser au lecteur dans un contexte de soleil couchant), qui définit l’action telle qu’on la souhaite ardemment (toujours), et moins telle qu’elle peut effectivement être une action - au milieu de gens qu'on ne connaît pas forcément. Le virus suppose surtout des potes (des initiés au sens ancien), comme en amour sélectif.

(Juillet 2014).