Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

mardi 9 décembre 2014

Ritchie Kiwi est méchant


Un texte vraiment insupportable de Ritchie Kiwi, "MAINSTREAM DE LA MAUDISSURE", publié dans le magazine des éditions Rouge Panda, numéro de décembre, 2014 - p. 41-43, entre la page de pub pour La Laitière (Vermeer, Feuilleté de mousse) et la page de pub pour Dior (Alain Delon, Eau Sauvage) : 


Dans son genre marginal prometteur, la poésie est toujours trop mainstream. Le bon vieux mainstream des solennelles et compassées "présences en forme d'absence" (et/ou l'inverse), celui de l'infatigable et consensuelle "nuit du corps de la langue", etc. Ce n'est plus possible. En fait, il serait plus honnête de dire que tout ne sonne pas creux au même moment chez tout le monde. Quoiqu'il en soit, derrière les thèmes fondateurs modernes du mainstream de la "marge" comme derrière toutes les idéologies thématisantes-lexicalisantes, vouées à sonner creux, il y a des gens réels. Les gens valent plus que des discours sur eux de façon générale (il faut du moins le croire, tant les discours ambiants craignent) et on n'est pas loin du grand écart. Les gens savent pratiquer le grand écart de tout à merveille, quoi qu'en fassent les stigmatisations et les étiquettes en tous genres. Le « problème » et tout l'intérêt du discours poétique est qu’il n’oppose pas, en principe, le poète réel à son discours. Tout vient collé, dirait  Tarkos. J'aiunproblèmec'esttrèsexplicite. De sorte que lorsque le discours craint, on peut penser que c'est à cause de l'époque, qui lui fait du mal comme à tout le monde, mais on peut aussi penser (en droit) que le poète s’est auto-étiqueté, et que c'est de sa faute, s'il craint dans sa bouche et donc tout court - la poésie devenant haïssable, inadmissible, à proportion de ce qu'elle convoque "l'émotion pure" (ou toute autre chose, gimauvée par le mot pur) à outrance. Tout le contraire de ce qui se passe chez un Tarkos, pour expliciter.

NI MAUDIT, NI ATTENDU 
En fait, l’auto-étiquetage du poète ne gêne personne d’autre que le poète voisin (qui, du coup, n'a plus envie qu'on l'appelle poète). Quand ça gène quelqu’un. Le poète peut même commencer par s’auto-étiqueter (chercher à valoir plus, dans le fond, que ses propres textes) en se laissant phagocyter par le désir d'être aimé (si possible, mal - signe d'élection)  à tout prix (comme grand lecteur amoureux de poésie maudite qui écrit de la poésie maudite, par exemple). Lequel désir ne s'offrira pas toujours le temps de faire sa propre forme de littérature : ni maudite, ni attendue. Une définition en cours (un discours, une bonne théorie) de son grand écart réel dans le mainstream de la maudissure du langage. Au risque de trouver que le désir normal d’être aimé peut bien passer après. Et différer l’homme-poète, ni maudit ni attendu. La marge est justement ce qu'elle est : l'occasion de se mettre dangereusement au "travail" avec le courage de se viander ("tomber" comme créer sa viande ou sa nourriture à soi), de faire quelque chose de la poésie (puisqu’elle n’existe pas), et d'arrêter un tout petit peu de la célébrer en mangeant à tous ses râteliers mémoriels. Elle a le droit d'être, encore, et simplement, difficile. Pourquoi ? Parce que personne ne viendra jamais caricaturer ou singer la poésie "de l'extérieur". Elle le fait d'elle-même. Houellebecq rimeur (réputé romancier) comme le premier singeur de Rimbaud venu (Velter), sont dans de la poésie, qu'on le veuille ou non. "Elle est à tout le monde et partout". Oui. C'est pourquoi tout le monde se fout légitimement du sort de la poésie : si elle existe, c'est bien, si elle n'existe pas, c'est bien. Seul le poète "rigoureux" (c'est juste un choix ; il n'est même pas sûr que ce soit le bon absolument) sait qu'elle n'existe pas. Donc, il s'y colle. Maintenant, je ne vois pas au nom de quoi on irait l'empêcher de suivre un naturel de défiance, de facture presque aristocratique, qui serait le sien, par exemple. L'urgence d'aimer n'étant ni une torture, ni une excuse. Et celle d'être aimé, si c'en est une, secondaire.  

Et ça continue, encore et encore,
c'est que le début, d'accord, d'accord.
(Francis Cabrel) :

LE COMBLE DE LA DEMOCRATIE 
Il n’y a aucune raison de penser que l’extrême singulier ne concerne pas tout le monde, en droit, à condition d’ajouter : au plus haut point. C'est-à-dire : au point le plus rugueux. Il est donc faux de croire que le poète actuel (de plus en plus éclectique et sans boussole dans son amour de la poésie) qui accepte d’être appelé poète bien avant qu’il ne prononce de lui-même son nom comme il l’entend rigoureusement dans ce qu’il fait, est plus proche du langage que les autres. C'est juste un temps de grégarité effroyable de tous les côtés, pour lui comme pour tout le monde, où la solitude cernée par du "réseau social" n'est plus un outil de travail, par exemple. Un outil au mieux considéré comme ringard et ringardisant - qui manquerait « aristocratiquement » la question cruciale, notamment, du statut du poète dans la société. Plus personne ne se sert de la solitude comme du seul outil primitif encore à disposition, et enthousiasmant, qui vaille, mais tout le monde aime s'en souvenir et en parler, comme de l’enfance heureuse ou malheureuse. Ou comme d'un "état créateur" un peu vieillot, dégoulinant de candeur métaphysique, mais touchant et malgré tout regrettable, à défendre - dire cela n'étant possible qu'à confondre outil (prolongement de la main) et machine (remplacement de la main par un "état" ou "stimmung" poétique, en l'occurrence). L'eau la plus sûre pour le moulin à clichés. Pour penser à la poétique, par exemple, il suffit aujourd'hui de citer Marguerite Duras à propos du "taire" de l'écrivain, comme on présenterait une carte d’adhérent – autant que le désir est mimétique. Ce qui peut se perdre dans cette affaire de poétique par procuration (le comble de la démocratie, sans outil de solitude), c’est bien le sens d’une aristocratie de la communauté, du commun. Qui est celui d’une saine sauvagerie. Ou : l’état de celui qui sait compter sur lui-même, et vivre en lui-même, sans trop besoin du désir des autres pour se sentir vivre et exister. Et créer des liens sans avoir à aimer la promiscuité mimétique. De façon générale on dirait que la lecture des bons livres sauvages fabrique - au sens le meilleur - des gens suprêmement réels et vibrants, mais souvent conventionnels sans le savoir, par qui le langage de la sauvagerie ne repasse pas comme il pourrait repasser (renouveler et se renouveler), plutôt en poncifs nostalgiques, d'où qu'ils viennent à l'origine. Sauvagerie presque honteuse d’elle-même, qu'on préfère vivre en mode fan de. La question est de savoir si, vraiment, cette nostalgie de fan (qu'on peut aussi qualifier d'amour bien ostentatoire de l'invisible) est la seule audace qui nous reste. Ou le seul mode de visibilité. La nostalgie a besoin du maintien de l’invisible à l’état hallucinatoire d’invisible pour s’écrire à l'impératif du ralliement et de l'urgence : où la valeur d'une émotion ne dépend pas (ou plus) de la forme qu’on fait dans le langage (lent, sauvage), mais l'inverse. Il y est toujours question de ce rêve mortifère de l’homme « pur et nu » doté d'un langage transparent. Et trop peu question d’une invisibilité visible selon sa nature (reste à sa voir quelle nature : c’est bien pourquoi la poésie n'existe que sous le nom d'un outil de recherche, artifice, et violence faite aux hommes).

L'AVENIR DE LA SAUVAGERIE
Le projet de l’humain pour l’humain (la poésie est très humaniste) est donc le suivant : un jour, on écrira tous comme on peut choisir librement un corps de métier plus émotionnel, parmi d'autres. Un métier reconnu. Comme s'il fallait vraiment avoir le droit d'être émotif pour l'être. Et le droit d'écrire, pour écrire. Mise à niveau démocratique par les affects les plus grégairement partagés, selon que les puissants ont aussi intérêt à encourager un tel niveau, absolument inoffensif : est-ce à la poésie de relayer ce genre de démocratisation sans intérêt ? Ecrire est probablement beaucoup moins absurde et beaucoup moins servile que la complication qui consiste à perdre toute sa sauvagerie pour avoir "le droit" d'y penser ou de s'en souvenir et de tenir à ce souvenir au présent d'un entêtement louable : le contraire exact, joyeusement plus productif, d'un métier, quel qu'il soit. L'idée humaniste, trop chérie, fait-elle qu'il y a d'autant plus de poésies aimées et écrites avec amour, désespérément survalorisées, qu'il y a moins de poètes et plus de cette tyrannie (bien française - cf. Amiel) du consensus ? C’est juste une question. Une question attenante au « métier d’écrire » (dont on peut surtout espérer qu'il s'exerce de milliers de manières différentes : en étant garagiste, banquier, restaurateur, sportif de haut niveau, soi-même, comme un autre, pas comme un autre, etc.) est de savoir s’il faut vraiment désirer faire de la poésie une « hygiène de vie » (de la bouche, du regard) : comme si le poète n’avait rien à voir avec la violence quand il parle et regarde, la barbarie, l’horreur et la fainéantise la plus farouche. En revanche, il serait tout aussi stupide de déclarer que la poésie n'a à voir qu'avec la violence. J'aime la croire impure par excellence : une dialectique irréconciliante de réflexion et de violence. Autrement dit : j'aime à croire qu'elle fonctionne. Ne fait pas la belle, ni la bête. Il n'y a rien à réconcilier (sauf à aimer la guimauve). Pour la bonne raison que la crasse et la réflexion, le dur et le souple, se soutiennent mutuellement depuis toujours. 

HUMANISMES SOUS CONTRÔLE 
La pratique de la poésie rend caduque, inconsistante, toute forme de "métier" tel qu'on l'entend aujourd'hui. De sorte qu'il est difficile, lorsqu'on commence un peu à comprendre ses propres règles de fonctionnement, et entrevoir ses capacités de recul et d'accomplissement, de ne pas trouver risible - quand ce n'est pas plutôt outrageant, et motif à saboter - de travailler dans les conditions (néolibérales, sécuritaires, etc.) d'un esclavage à l'échelle planétaire. Celui qu'analyse Achille Mbembe dans Critique de la raison nègre, par exemple. Ce qui n'exclut pas qu'on songe à une autre forme de métier, pour être juste et soucieux de démocratie (si elle est encore quelque chose). En un sens qui concerne directement notre vie de langage et les moyens de nous désolidariser même de tous les humanismes sous contrôle, l'enseignement de la poésie et de ses techniques les plus contemporaines devrait être au programme, à part entière, de toutes les écoles dissidentes, dès le plus jeune âge. Dans l'idéal, d'ailleurs, il n'y aurait que ce type d'école. Allons-y à la John Lennon (Imagine). Mais il faut faire les rêves les plus terribles, peut-être, pour que ça advienne ? Pour commencer, on y apprendrait à retrouver le sens énergique du mot "solitude" en tant qu'outil d'une autonomie critique. Avantage, s'il faut absolument parler en termes de bénéfices : ça supprimerait pas mal de sentimentalisme et de fausses intensités. Et tuerait dans l'oeuf pas mal d'écrivains encombrants dont c'est "le métier". Ca dissiperait un certain nombre de malentendus sur l'homme tout court. Si la poésie est une technique de la sauvagerie intelligente dans le langage, elle devrait être capable de modifier le langage que nous utilisons (et donc réajuster les valeurs que nous portons) lorsque nous nous investissons dans un métier (et pensons déjà "métier") ou n'importe quelle relation sociale.  Les histoires qu'on s'invente dans la littérature, déjà ennuyeuses, n'auraient plus de valeur pour personne. Poésie n'a rien à faire non plus d'une fonction de "supplément d'âme" dans les lettres.  Le métier d'enseignant en poésie à temps libre et plein reste à créer, pour qu'écrire ne soit plus cette lubie sentimentale d'un métier sur-mesure, pas plus "suprêmement humain" qu'il n'est utile à quoi que ce soit et ne mérite autant de temps - sauf celui qui consiste à remettre sur le tapis de façon permanente, dans tous les domaines, la question d'un usage toujours plus libérateur de nos langues. 

Reste à savoir qui peut se prétendre "enseignant en poésie". Il y a fort à parier que les plus crétins fourrent leur nez là-dedans, avec grand succès (la crétinerie hyperactive étant loin d'être le contraire de l'intelligence - cf. Clément Rosset). Entre la force marginale du poète, sa sincérité lectrice indiscutable et légitimement contestataire à l'époque de toutes les hégémonies, et son langage d'avenir (qui n'a rien à voir, normalement, avec le simple désir de reconnaissance, et la braderie de la difficulté - qui consiste à ne pas faire de la violence un tabou), il y a un divorce bien consommé, au titre de quoi la poésie (si c'était une personne, voire un employeur) pourrait avoir envie de se définir comme le contraire de sa célébration fatigante ou de son amour une bonne fois pour toutes. 

Quelque chose vient de craquer
dans les lattes de ton sommier.

C'est toujours le même film qui passe
en boucle, du fond de l'espace.