Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

samedi 5 septembre 2015

Sur le poids de la langue



Dans Le poids de la langue (titre du no 11 de la revue TXT, paru en 1979, et titre d'un essai à l'intérieur) Gérard-Georges Lemaire cite Herder et son Traité sur l'origine des langues à l’appui du sentiment (j’emploie le mot à dessein, et pas le mot thèse) que "nous" aurions, humains, d’être déficients de nature, et que la langue est une affaire qui aurait pu mieux marcher pour nous. En termes TXT :  il faut "retrouver" la langue par ses trous, de biais, anamorphiquement, animalement, etc. Mais je cite le sentiment de la déficience, qui brouille les pistes, direct, d’une nature non-contractée (que le sentiment n’arrive pas à traduire en culture - synonyme possible de « nature humaine ») :

<on serait placé> devant le paradoxe suivant : la langue est la condition nécessaire et suffisante de l’humanité, mais elle n’est pas donnée à l’homme de nature. Pour Herder la langue vient pour pallier une déficience dans l’organisation instinctuelle, pour apporter à l’être humain une compensation à sa déplorable insertion dans l’ordre naturel (qui est aussi ordre de signifiance). En sorte que le principe culturel, loin d’être un privilège, est un vice de forme et d’adaptation <je souligne> .

Or, Herder ne dit pas tout à fait ça. Mais : 

<l'homme est> si démuni et esseulé, au point où il ne lui est pas donné de langue pour exprimer ses manques ! Non, une telle contradiction n’est pas dans la conduite de la nature. Il faudrait, en place d’instinct, des forces cachées dormant en lui. Il est né muet, mais –

La citation de Herder par Lemaire s’arrête à mais + tiret. L. semble lire Herder en pré-kantien, ou en kantien littéraire (un Rousseau sans la lecture de Kant). Ou en improbable "TXT, avant Kant". Sauf qu’Herder, en parfait disciple de Kant, ne dit pas autre chose que Kant : la nature a doté l’homme d’outils spéciaux. Des mains. Une langue. Nature a des projets spéciaux pour lui. Paraphrase à la cool, mais pas Contresens d’Herder : « Il n’est pas possible que ça en soit autrement, pas possible que l’homme n’ait aucun sens (même si on sent très fort que si), comme il n’y a aucun sens à fabriquer pour la vente une machine à laver qui ne marche pas ». Autrement dit : la langue ne pallie aucune déficience dans l’organisation instinctuelle, parce qu’il n’y a pas d’organisation instinctuelle chez l’homme (c’est du moins la thèse kantienne, puis herderienne, pour faire vite). En place, il y a beaucoup mieux : il y a volonté d’autonomie. La volonté d’autonomie, dont la parole, c’est sa nature insufflée à lui (à l’homme, donc). Ni remède, ni béquille, ni produit d'une déficience, ni compensation : c'est juste sa nature. Elle est tout de suite d'ordre culturel, à la ville comme à la campagne, dans un trou comme au fond d'un canapé. Le fort, c’est qu’il y a cette même façon, chez Herder, qu’il y a chez Kant de faire parler la nature insufflée : « non, une telle contradiction n’est pas dans la conduite de la nature » (entendez ici ce que Lemaire n'entend pas : nature = la raison elle-même)*. Il faut que l’homme soit un être d’exception. Il est impossible que la nature n'y ait pas pensé. La nature, comme chez Kant, c'est une personne qui ne pense qu'aux êtres humains. Thèse humaniste. Le poids d’une langue n’est que le poids de la valeur qu’on accorde à son homme – en bien ou en mal. On pourrait alléger que ça n’en ferait pas moins de bien : l’homme parle, point. C’est ni bien ni mal. Il n’y a plus lieu de parler ni de déficience ni d’exceptionnalité. 

Je reviens quand même à mes moutons dualisants, exceptionnels / déficients. Herder est d’une rigueur littéraire qu’un philosophe seul, peut-être, peut avoir (le littéraire aura une autre rigueur, notamment fantasmatique - pour un meilleur aussi) : faire parler la nature, ici, c’est surtout dire que tu ne sortiras jamais du langage par aucun trou (le trou est un mot), mais que la langue est aussi légère dans son principe que son poids est précis et justifié dans la recherche du sens : la nature (traduisez : nature-nature) n’a jamais voulu que tu sois animal ou homme. Elle s’en fout. Cette nature-là, d’ailleurs, n’intéresse centralement ni Kant ni Herder, qui ne sont ni biologistes ni géologues. En revanche, La nature sensée, celle qui intéresse le désaxement du sens humain (un premier désaxement consiste à ne pas croire aux instincts, à bien se techniciser pour vivre, être capable de produire des hypothèses sentantes) a « voulu » que tu parles. Rien de plus criant (la bête humaine crie), dans ce « vouloir », que l’impossibilité même de faire taire l’homme là où il n’y a rien. La nature n’est rien, pour l’homme, que du devenir-humain. Elle est tellement rien qu’Herder, comme Kant, ne peuvent s’empêcher de la faire parler (ce qu’ailleurs, en poème, on appelle la violence de la forme, autant rationnelle que physique sur la page), plutôt que d’imaginer qu’elle parle : il n’y a pas de commencement littéraire et poématique (si le poème est un « faire » concret de la pensée) plus évident dans cette tournure-ton de Herder - avant toute "thèse soutenue" qui aurait le malheur d’être abstraite (« rien de plus maladif que la raison », dirait le Contresens d’Herder). Tout le reste est « littérature » fantasmatique, merde décisive comme ratage magnifique, sucrerie de gare comme énième torchon de Rentrée Littéraire Permanente. Seule la merde est indispensable, mais elle n'est jamais plus vraie ou "crue" que la viande technique qu'on est. 

Reste que : ce « reste » de langue qui merde aurait tort de ne pas assumer son sort de figurine jouée parmi les hommes trop prompts à être des hommes. Et il y a une impatience à être homme, qui ressemble à l’envie d’être un animal - un déguisement grandeur nature. Maintenant, une hypothèse à vivre : personne ne sort du spectacle en faisant le fou, personne n’y entre vraiment, d’ailleurs, parce qu’il y a déjà suffisamment de légèreté dans le poids des bombes lentes d’une pensée pour ne pas simplement se décrire l'imagination qu'on a de sauter.   



* Chez Kant : "La nature a voulu que l'homme tire entièrement de lui-même tout ce qui dépasse l'agencement mécanique de son existence animale et qu’il ne participe à aucun autre bonheur ou à aucune autre perfection que ceux qu’il s’est créés lui-même, libre de l’instinct, par sa propre raison. La nature, en effet, ne fait rien en vain et n’est pas prodigue dans l’usage des moyens qui lui permettent de parvenir à ses fins. Donner à l’homme la raison et la liberté du vouloir qui se fonde sur cette raison, c’est déjà une indication claire de son dessein en ce qui concerne la dotation de l’homme." (Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique) 



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Le scan en vignette est empruntée au site du Terrier : http://www.le-terrier.net
Le Traité sur l'origine des langues, de Herder, est disponible aux éditions Allia :
http://www.editions-allia.com/fr/livre/479/traite-sur-l-origine-des-langues