Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

jeudi 12 novembre 2015

De l'aveuglement critique enthousiaste, une lecture-ponction


Cette lecture-lecture est dédiée 
à Dark Vador et Kylo Ren.


Aujourd'hui, j'ai fait quelque chose de bien : j'ai lu. En ce moment même, je lis. Je vais lire pendant quelques lignes. Uniquement ça. Je suis en train de lire un pdf signé Christian Prigent. Pas forcément « fan » de Prigent (mais : quelle importance ?), il n’empêche que je le lis et le relis volontiers. La lecture-ponction du moment pourrait avoir un titre d'article filigrané : "De l'aveuglement critique enthousiaste" (on va comprendre en lisant). Et dans l'article-lecture, on ne ferait que donner un exemple (tableau) de l'absence (chronique, banale) de jugement critique en littérature et en "critique littéraire", à laquelle il y a heureusement une réponse (celle de Prigent, ici). OK, rien que le mot "critique", comme le mot "retrait", ça fait moins bander que le désir d'être ensemble, dans "le commun le partage la vie la vraie" les likes (et les pépètes, pour le "monde de la culture"). N'empêche que la critique existe, sous toutes les formes, à commencer par celle qui s'implante dans le geste même de faire quelque chose dans une langue, sous le nom difficile de "poésie" par exemple. Il n'est pas interdit de relire quand on n'a pas compris le tableau - ni lorsqu'on l'a compris, d'ailleurs -, plutôt que d'aller lire une chronique "éclairante" sur la chose. Il arrive juste qu'on se trompe d'objet, dans ce qu'il y aurait à "comprendre" ou éclairer … Mèfi ! Pourquoi ? Exemple. Dans un entretien paru sur le site de POL, au format pdf, Bénédicte Gorrillot commence par citer Sollers, Lois, en s'adressant à Prigent : 

«I(o)... nié face à face, niant la membrane, l’entrée: «ce qui s’y trouve existe ailleurs, ce qui n’y est pas n’est nulle part»— NÉ— Cubé, maintenant, trouant et lançant les six côtés du pavé scellé oublié: criblage et seulement vidage des éléments roulés dans le chute autrefois bloquée... [...] voilà ce qui accepte de nous pénétrer et de circuler sous la gorge en langue happée pour nous effiler— Lui , couvert d’écailles et de bave, captant la raison qui l’a fait barrer, enchaîner ; lui le reste, une fois de plus convoqué, armé, est sans fin bandant, reconstitué... Lui, ils ne nomment ainsi par nécessité, ils lui rendent ainsi sa force mort-née... Pas plus enveloppé dans un œuf que rien de ce qui est fait, pas plus unifié et formé que rien où l’on puisse entrer... Lui charbonneux, aveugle, extrait par le flanc depuis si longtemps [...] lui donc, détaché ; crispé, libre, mais encore ramassé, crispé... si un se divise en deux sur le profond creux qui restera deux [...] à chaque fois que la projection aura lieu [...] l’enfant sera dit chié de son alvéole, c’est-à-dire sorti du tissu maman où l’espace attend comme un drap devant mais qui se sépare en veines à partir du temps tandis que les canaux s’ouvrent à ce qui descend».

Pour dire, éberluée, enthousiaste :

Je relève dans ce texte ce qui me semble résonner avec votre propre travail : la mise à distance douloureuse du «tissu-maman» (soit de la langue-mère) ; le trou de la langue ; l’aveu de l’impossible expression, ici de la naissance (qui peut dire sa propre naissance ?); la nomination lucide et pleine de doute («ils le nomment») du «je» laissé en l’état d’un «il» improbable ; la nomination alludée d’un «je» instinctuel (l’enfant chié, ce nouveau né, sorti de l’œuf et proche encore de oeuf) et d’un je d’abord corps («bandant»). Tout cela résonne de vos propres textes et en particulier de ceux parus chez POL (Une phrase pour ma mère, Grand-mère Quéquette, Commencement)...

La réponse de Prigent est un modèle de vigilance et de douceur critiques (abstraction faite d'un règlement de compte, peu intéressant en soi) : 

(…) L’extrait de Lois dont vous analysez les composantes (la langue-mère, le pathos de la naissance, l’instance du sujet clivé, etc.) est une sorte de vade mecum des thèmes «avant- gardistes» classiques. Ceux-ci n’appartiennent en rien à Sollers. Ils viennent de Lautréamont, de Rimbaud, etc — voire de Hölderlin et de Baudelaire. Ces thématiques ont aussi été les miennes. J'espère avoir su les formaliser autrement qu’elles ne le sont dans la virtuosité un peu cuistre et péniblement maniériste de cette page de Sollers (où il ne s'agit que de généralités théoriques mises en forme pathétique). (…)

Sollers ou un autre, Prigent ou un autre : ce n'est (en principe, moins dans les faits, sans doute) pas une question de nom (ou de marque). Mais une affaire de forme et de disposition à ça (qu'un Sollers n'a simplement pas), la disposition à former n'excluant jamais, quelle qu'y soit l'intensité "animale" ou "pure et nue", la conscience de son historicité (ou historialité, ici). Voilà, c'était ma lecture du jour. Bisous. 



Le pdf cité, lisible sur le site des éditions POL :

http://www.pol-editeur.com/ouverturepdf.php?file=-26-du-droit-a-l-obscurite.pdf