Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

mardi 22 décembre 2015

Prendre soin de soi, chronique


Dans l'idée de prendre soin de moi, je me propose ici de faire la chronique détournée d'un livre de Lucien Auger, que je n'ai pas lu, en privilégiant l'étude du passage d'un de mes propres livres, Mattel. 

Les figurines du livre Mattel (Le Quartanier, 2012) sont des morceaux de littérature dont les références et l’intertexte (évident ou pas) n’imposent jamais une contrainte de lecture supplémentaire : en un mot, il est aussi intéressant de comprendre que la figurine n° 42 « Marcel Proust » reprend la haie du parc et la petite fille blonde dans Du côté de chez Swann (voir texte plus bas), qu'il est heureusement possible de lire ce passage sans avoir cette référence. En fait, l’intertexte y joue un rôle là où on ne l’attendait pas : loin de faire qu’on s’appuie sur lui pour avancer, son but est de mieux nous déboussoler. De faire en sorte que le déboussolement soit un atout pour faire ce qu’on appelle lire. Je crois que beaucoup de choses fonctionnent comme cela, chez John Mattel : si les bizarreries naissent bien de quelque part (rien ne nait de nulle part, et il n'y a rien, chez l'auteur, de l'écriture automatique des surréalistes), elles n'en sont pas moins des abstractions, au sens rigoureux du terme, des extraits filtrés de la réalité, des autonomies recoupées-emboîtées : la bizarrerie tire son origine d’une analyse décentrée ou décontextualisée, mais elle fabrique juste une autre familiarité. Un peu comme le commentaire d'un livre qui n'existe pas pourrait tenir tout seul. Si le livre existe vraiment, il faut également réserver la possibilité de ne pas s'y attacher : tout commentaire (lecture) sur le monde est une création de ce monde (Nelson Goodman).

Marcel Proust, la figurine 42, est un jouet : sans ce jouet, vous lisez un texte qui parle d'un garçon qui se ballade et qui rencontre une petite fille. Il va la tuer, comme dans un jeu vidéo. Voilà pour la trame, qui importe peu. Mais avec le simple hochet de ce nom en titre, vous pouvez vous rappeler de la page célèbre de Proust (Du côté de chez Swann, I. Cambray) :

La haie laissait voir à l'intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leurs bourses fraîches du rose odorant et passé d'un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d'arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l'éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m'arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s'adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d'un blond roux, qui avait l'air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et, comme je ne savais pas alors, ni ne l'ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n'avais pas, ainsi qu'on dit, assez « d'esprit d'observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d'un vif azur, puisqu'elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n'avait pas eu des yeux aussi noirs – ce qui frappait tant la première fois qu'on la voyait – je n'aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Gardons-la juste en mémoire, cette page, à superposer au texte sur Proust dans Mattel, plus loin. Sur Proust, ce n’est pas tout à fait ça. Chaque nom de figurine passe pour un titre, le titre de "ce que vous allez lire". En fait, c'est un oeuf de pâques : un easter egg. Le truc caché qui ne vous empêche pas de jouer au jeu vidéo si vous ne l'avez pas vu, mais qui couronne le plaisir du geek. La figurine Marcel Proust appelle son geek proustien, comme on est un geek de Star Wars. Elle appelle aussi, comme les autres figurines, à se laisser conduire par notre propre référence à Proust (ce qu’on en sait, ce qu’on en a lu), pour mieux en lire le non-vivant : vous lisez des phrases qui ne veulent rien dire de Proust. (dispositif « déceptif » qui est au principe même du livre). En un sens, on ne peut guère mieux assumer philosophiquement ce fait bien connu : quand vous parlez, la première chose que vous entendez, c’est le sens que produit la syntaxe sur l’absence physique du signifié. Ce en quoi Mattel ne serait pas loin d’un principe lettriste, où la mort des hommes dans la mise en mots est prise à la lettre. Mais jouons au lecteur (John Mattel nous a habitués au jeu) passif avide de roman qui berce : à part la fameuse madeleine qu’évoquera le texte par la suite, on se demande bien où chercher Proust, l’œuf de Pâques, dans cette figurine. Sauf qu’elle nous donne peut-être à lire la mémoire délirée de ce passage sur la haie, quasi méconnaissable, où ne reste bien que le meurtre : c’est-à-dire, bel et bien quelque chose au sens langagier. Tout ce qui est meurtre, viol, dans le livre, métaphorisant le rapport séculaire entre les mots et les choses. La vie est une syntaxe propulsée. En parallèle au passage de Proust, un extrait de la figurine 42 dans Mattel :

La théorie de Francky est une grammaire de madeleine proustienne olfactive. A l’époque où il enfile sans broncher les pulls torsadés tricotés par sa mère, là où les arbres d’un jardin sont rangés, les buissons anarchiques sont un public de l’autre côté de la clôture ou n’importe quoi d’autre qui distingue la zone d’un voisin de la zone d’un voisin. Et là où ça grouille comme dans une tignasse dans le fossé, les arbres rangés font le public de l’autre côté de la clôture. Tout est tellement bien à sa place. Un mercredi, le fossé qui longe la salle de sport municipale sur sa longueur est plein de soleil, il y a 100000 moutons scintillants comme sur la mer sur une bande de vert d’un bon 500 mètres, et Francky pédale à sa vitesse de théorie nasale. Après 300 mètres, dans les couleurs habituelles du fossé et dans les matières habituelles du fossé, il y a un morceau de jupe blanche.

Francky (personnage du jeu vidéo Manhunt, Franck West) est Marcel, le parc au-delà de la haie est devenu un lieu où les arbres sont rangés, le livre fermé, et le public (regardeur) du parc a changé : ce n’est plus Marcel, c’est la tignasse du fossé. De l’autre côté du fossé, le public du fossé. Il n’y a plus personne. Le fossé, d’ailleurs, ne semble se définir que par son autre côté, et inversement. Syntaxiquement, ça heurte. De même que les personnages disparaissent à partir de leur évocation, ou : s’effacent dès qu’on prononce leur nom, ne sont jamais l’histoire attachée au nom qu’on connaît (le principe déceptif). Francky rencontre donc une jeune fille blonde le long de cette ligne pas définie entre deux publics, deux témoins muets : « un morceau de jupe blanche ». C’est du moins ce que Francky dira aux policiers, pour ne pas avouer qu’il a tué cette jeune fille, simple matière parmi les matières. La question de la mémoire proustienne devient plus brutalement la question même de l’infidélité nécessaire de la mémoire pour qu’elle soit une action.  Mémoire paradoxale, qui donne l’impression précise (oxymore tout mattelien) d’une écriture en direct sans auteur aux manettes (l’auteur-qui-décrit-quelque-chose). Le pull torsadé et la jupe blanche : de rassurantes métaphores de Prose (le long tricot proustien) et Poème, qui ne peuvent plus avoir cours aussi « facilement » qu’en usent les auteurs (on n’y croit plus, ou plus beaucoup : on lit pour se divertir). En revanche, ce sont des matières textiles, comme les gens. 


Il serait donc question d’une restructuration syntaxique de la mémoire (littéraire et réelle) à partir d’indices inventés : Marcel Proust et Franck West. Le mix des deux opère tout ensemble l’annulation des personnages romanesques auxquels on est habitués et une figurine générale nouvellement articulée. Comme si l’écriture de l’œuf de Pâques que vous avez bien sous les yeux en toutes lettres ne pouvait pas être ce qu’elle est en dehors du meurtre qui la nourrit - de même que Pinocchio ne serait pas vivant, ce vivant-là, s’il n’était pas à l’origine une pièce de bois (un personnage inanimé). « Tout est parfaitement bien à sa place », tandis que la syntaxe des vues se déboussole en direct et que les images ne semblent pas être les bonnes, malgré un renfort métrique tout ce qu’il y a de moins poétique : la mesure à la louche d’une distance (« un bon 500 mètres » remplace d’un coup la sinuosité proustienne).


Je prends cette figurine pour exemple de ce que Mattel fait de la mémoire de la littérature, du poème et de la langue dite « ordinaire » ou prosée : l’articulation inédite (ou rarement entreprise à tout le moins dans le domaine) d’une vie propre au langage, tout point de vue ayant disparu, ou plutôt : aucun point de vue ne primant sur l’autre. Mattel n’est ni « objectiviste », ni « subjectiviste ». Vous lirez Proust tout en jouant à Manhunt. « Manhunt » (dont Franck West est le héros, dans le jeu vidéo) veut d’ailleurs dire « chasse à l’homme » en français…  Vous lirez quelque chose sans qu’on puisse mettre un homme au centre de ce qui peut être aimé. L’étrange, c’est que la chasse fasse place nette, démantibule bien les hommes pour qu’on s’y retrouve. (Si on en croit Antonin Marquis à la toute fin de son article « Mattel : Toy Story pour littéraires ? »). Figuriné, humain dévisagé. 

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Le jeu Manhunt, paru chez Rockstar Games en 2003 :