Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

lundi 25 janvier 2016

Entretien sur le francophonique


Extrait d'un entretien non-publié accordé par Ritchie Kiwi* au magazine non-édité Qu'est-ce que tu fous là ?, no 5, janvier 2016, rubrique "Ecrire aujourd'hui" :   
Heureusement qu'il est possible de s'expatrier ! D'après mon expérience personnelle, la plupart de mes lecteurs sont québécois, suisses, camerounais et américains, hormis quelques rares amis français. Je suis pourtant français, j'habite en France, et écris en français. En termes de langage, ça ne veut rien dire. Je suis juste francophone avant d'être "français".
1. J'ai toujours eu confiance en ceci : que les bons livres trouvent toujours un moyen de contourner, notamment, quand ça arrive, les silences stratégiques (normaux) comme l'insonorisation que produisent les grandiloquences médiatiques locales convenues (Paris, oui, comme toute autre ville française de la province européenne) autour de tel ou tel auteur, tel type de livre, d'éditeur, etc. Le francophone - que le langage intéresse sans doute plus que la langue, simple moyen d'action dans celui-ci - aura toujours profit à se détourner, quand c'est possible, de la "langue du français médiatisable", ie, la "littérature franco-française", qu'elle soit mainstream ou expé, faite par des écrivains français grâce à des éditeurs français grâce à des journalistes français grâce à des libraires français - parfois, il arrive qu'on se dise que la communauté est trop bien huilée ou ronronnante, jusque dans ses "marges" ou ses mimes de révolution  ; on peut vouloir faire le test de fonctionner sans cette "bonne" huile, s'il en va moins, pour nous, d'aimer un bain (aimer sa patrie de bain de poésie/littérature) que d'une recherche francophonique dont on allumerait encore la lampe en plein jour (recherche-Diogène). Le francophonique : la vie d'une hypothèse de langage hors de la carte et de ses circuits. Le paradoxe d'une lanterne de jour.
2. Par recherche francophonique, j'entends aussi et surtout le travail conjoint d'un éditeur francophone non-français avec un auteur francophone français, autour du texte à venir. Pour donner un exemple concret. Le francophone français délocalisé s'invente les conditions d'une discussion originale, avant de publier un livre nouveau. Alors oui : l'éditeur québécois Le Quartanier est pour moi le meilleur éditeur qui soit pour un écrivain "français", en un sens : un éditeur capable de francophonie décomplexée joyeusement contagieuse (pas un seul auteur français de son catalogue ne s'est, au passage, déjà fait "un nom" dans son propre pays, avant d'être publié chez lui, à Montréal), et de choix qui font avancer les choses - sans parler du catalogue proprement québécois, côté poésie en particulier.
3. Par francophonie complexée, symétriquement, on devrait entendre le franco-français tel qu'il peut se crisper dans l'identité d'une langue autochtone et de la communauté de ses métiers établis (au point de la rendre - la langue - avide "d'ailleurs" (on n'en peut plus de désir d'irréalité, par exemple), ou "d'autre" sans y être : l'imagination n'est souvent que la maladie la plus prisée des lettres, au lieu d'être le nom de cet amour qui tue les choses, au principe d'une poétique).
4. Les verbes "expérimenter" et "s'installer" (dans la production de livres de qualité) risquent d'y être les synonymes décevants d'une même émotivité : c'est que, celui qui croit être français ne se détache peut-être pas aussi facilement d'une image de Lalangue Française (qu'on la voie du côté "expé" ou pas du tout), choyée, respectée comme une histoire qu'il ne transformera pas impunément - c'est du moins une crainte, s'il veut par exemple être "un nom" (dans les lettres de Françoise Expé comme de Françoise Installée). 
5. D'où, au mieux : expérimentations conventionnelles de la destruction. La convention a sans doute du bon, et les marges se reconnaissent. Je crois plus intéressant de chercher à créer ses propres conditions à la recherche de règles, plutôt que de refaire les règles à sa manière : la langue n'est pas politique du seul fait qu'on y fictionnerait autrement (en déréglant, en "hybridant", en détruisant). Elle l'est dans la mesure où l'on est capable de remettre en question le fonctionnement même de son régime poético-littéraire - sans parler des postures et stratégies plus directement sociales (politiques au sens courant) qu'il développe ( = la "vie littéraire"). 
6. Maintenant, une expérimentation innommable ? - Publiez ailleurs, toujours ailleurs, des morceaux de francophonie possible ! Ni vu ni connu, faites ce qui est bon pour vous et votre francophonie originale. C'est une piste. C'est ouvert. Mais c'est innommable = vous ne serez jamais un nom chez Françoise, au mieux celui d'un petit monstre qui écrit de la poésie rabat-joie aux oreilles de Françoise ? Il faut savoir ce qu'on veut comme sortie. Etre écrivain de sortie, c'est ne pas avoir de nom : le vérifier tout le temps, grammaticalement.
7. (La récente collection américaine Lx-Press des éditions Make Now Books me semble fonctionner, dans ses choix éditoriaux de traduction, en espérant que ça dure, sur ce même principe francophonique non-médiatique : un bon livre francophone évident est un bon livre francophone évident, à traduire. Allégé des silences locaux comme des grandiloquences périphériques. Et basta. A chaque dimension sa vie littéraire.)
* Auteur de Hasbro, ou dans la vie des jouets de la Cie de Mike Hasbro, il y avait des hommes et des femmes, notamment.