Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

mardi 1 novembre 2016

A propos de Mina Pam Dick, de Steve Savage





Steve Savage, Mina Pam Dick, Travers Pam Dick, Nico Pam Dick et Gregoire Pam Dick, , Le Quartanier, 2016. 90 pages.


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La poésie arrive bonne quatrième depuis la nuit des temps. Ô équipe jamaïcaine de bobsleigh !

Toute littérature étant une forme de sport glacial, la poésie est jamaïcaine. Il n’est pas dit qui arrive en 1, 2 et 3. Ce n’est pas ce qui importe. Non, le remarquable, comme dans tout le livre de Steve Savage, c’est la façon qu’on a d'y produire de la vitesse (de l’emballement, du raisonnement par petits rebonds soniques, anagrammes polyglottes, etc.) à partir de la lenteur (= mésadaptation). La lenteur serait la marque d’une sorte de fatalité de retard originaire. Ce qu’on appelle la santé poétique. Prise de retard originaire concernant, déjà, la traduction : la quatrième de couverture laisse entendre que le projet du livre aurait pu être un projet de traduction explicite de textes de Mina Pam Dick (Mina, et Traver, Nico, Grégoire) parus en livres ou en revue. Mais « le sort en a décidé autrement ». 

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OK, fini ?
 
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Jamais de la vie.

Etre fidèle à Pam Dick, ce n’est justement pas traduire : c’est avoir compris que Poète (nom commun) se déplace juste d’une langue dans une autre. C'est mettre l'accent sur Pam Dick dans le déplacement. Appelons ce déplacement « lenteur », aussi, pour ce qu’il court-circuite d’emblée l'idée, souvent choyée, d'une parole qu'il n'y aurait qu'à dévaler comme on glisse pour être poète, en Jamaïque comme en Suède. La lenteur (technique de pointe de la poésie), c’est ce qui permet de s’attendre à une langue et de jouer avec les oeufs dans le raisonnement : 


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Merle, c'est à dire petit homme.

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Presque merde, presque perle.

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Mon merle a perdu.

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A perdu quoi ?

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Une coquille d'oeuf.

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Une coquille est une faute est une perle

L’apparente contrariété Jamaïque / Bobsleigh (cf., donc, le film Rasta Rockett) renvoyant à n’importe quelle contrariété romantiquement thématisée (Jupiter / Saturne, Naïf / Sentimental, etc.), disons, pour faire simple, et pour revenir à l'affaire de la fatalité poétique, que le couple du moteur de la poésie c’est : Chaud / Froid. C’est déjà mieux que l’insupportable manie dualisante à la française : la poésie c’est le chaud (version « oh qu’il est loin mon pays matriciel »), la philosophie c’est le froid (version « la raison c’est pas bien »). L’intérêt, non des moindres, de ce livre précisément hanté par les philosophes et poètes du premier romantisme allemand (Schlegel, Hölderlin), est de partir sur de bonnes bases jamaïcaines-nordiques. Si la complication jamaïcaine-nordique donne à réfléchir, c’est qu’il n’y a justement pas de nostalgie à développer (« lyrique toi-même ! » (p. 44)) : il est dans la nature même de la chaleur (let’s get together and feel alright) de produire des pauses réflexives-dyslexiques, de geler autrement une langue dans une autre par exemple :


J’adore Lou Reed, mais je préfère encore Lou Read (lire en français) qui est l’anagramme de Dear. He is Dear to me. Il m’est Cher.

Ou encore : 

Vélo est l’anagramme de love sans accent.

Polyglotte, l’amour de la langue ne peut pas se contenter des cartes postales bavardes qu’on se fait, parfois, d’une humanité babélienne chaleureuse-chaleureuse. Il est dans sa nature d’être difficile et de ne pas chercher sa direction ailleurs que dans le jeu même de déplacer :


Sur la route, il était écrit détour. Je pensais avoir suivi les indications, je me suis complètement perdu. C’est que je suis dyslexique. Dans le mot carte, je lis le mot écart. Il faut ignorer l’accent pour que ça marche. Tu vois bien que je triche. La prose est bidirectionnelle.

Le rêve d’une route (prose) mimant le cours de choses « sans détours », bidirectionnelle (= sans forme : on y entre comme on en sort), inciterait à la paresse dans l’utilisation du thermostat (j'émets juste une hypothèse à partir de la toute première phrase citée). Genre, tu as froid, c’est que la chaleur est perdue à jamais. Il se peut juste que tu ne sois qu’un « vieux thermomètre gradué » (p. 56).  Toute une poésie mise sur ce genre de passivité loquace. J'imagine plutôt le poète savagien en thermostat, fabricant de climat : (més)adaptateur sonore du monde entre merde et perle : si la question d'un humain est celle du langage (= comment opérer dans la chaleur et le froid, rester dans le "presque", entre la Jamaïque et la glace). En résumé : l'équipe jamaïcaine de bobsleigh ne se contente pas de flipper sur les écarts de température, elle règle la température, elle s'entraîne à ça. Poésie est en retard depuis toujours = la chaleur idéale (dada de la flippe) est toujours déjà « perdue » - en quoi il s’agit bien aussi de ne pas s’enflammer sur le verbe perdre. « Perdre » étant LE petit moteur de l’intelligence du langage (= traverse-de-langues) : 

Was ist los, c’est ce qui arrive.
What is lost, c’est ce qui est perdu.

Si j’en crois mes oreilles,
Ce qui arrive, c’est ce qui est perdu.


On peut se procurer le livre de Steve Savage à cette adresse, sur le site de l'éditeur : http://www.lequartanier.com/catalogue/mina.htm