Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

dimanche 11 décembre 2016

En lisant Textes Alimentaires, de Fernand Fernandez




Fernand Fernandez, Textes alimentaires, Vanloo, 2016.

--

Dans Textes alimentaires, j’aime particulièrement l’intelligence formelle d’un morceau comme « Le réel au milieu de la figure » (p. 73). Le réel y est narré comme la vieille histoire d’un monstre mythologique, sans le complexe, donc, du « il faut que la langue produise à tout prix des effets de réel ». La destruction du langage, à l’œuvre ici, implique l’anti-effet que produirait le tournage à plein régime d’un principe d’amour (-vache) syntaxique, en quoi la fameuse idée d’un pré-langage (doudou de l’écrivain qui a la flemme de penser) se confondrait, comme de juste, avec le crissement, couinement, grincement (bruit anti-flemme) parfaitement artificiel (un bonheur de jouer) des chaînes verbales qui savent ce qu’elles doivent au son et au mouvement d’une pensée inséparable du langage. En gros : qu’on arrête une fois pour toutes avec cette mollasse  « la poésie c’est la vie ».


Le réel est un coup fourré dans le langage. 

(...)

 Le réel est un être invisible qui te pousse à palper l’air pour vérifier qu’il n’existe pas.

, etc. Je devrais citer "Le réel au milieu de la figure" tout entier. Le grincement rhétorique invivable d’une langue est le réel même du langage, une façon de palper l’air, qui permet non plus de faire semblant de vivre ("semblance" d'autant plus infâme qu'elle peut prendre le ton d'un chantage à la sincérité) ou de rêver le non-langage, mais bien de se transporter (voir Michaux, ou ce dernier texte michalien du livre, « Le point sur le réel ») dans de la vraie fiction assumée où

La langue humaine n’a d’intérêt que si dans ses formes elle tâche de faire une place à la façon dont les animaux l’entendent.

Je ne crois pas qu’il y ait croyance, chez Fernand Fernandez, dans un langage plus vivant qui précède le langage, dont l’écriture ne serait qu'une évocation bavarde, émotionnelle-émotive, nostalgisante (mystique, philosopharde, etc.) : on n’a pas besoin de cette croyance quand on touche réellement à la langue comme à quelque chose de très normalement non-maternel. Soit : pas plus humaine qu’elle ne l’est. Pas besoin d’être poète pour l’être. Les histoires de cuisine, de soupes, de cannibalismes pré-langagiers qui traversent Textes alimentaires sont les histoires exactes de ce qui se passe quand on met les doigts dans la bouche. Je ne vois pas ce qu’il y a d’extraordinaire à ça. L’auteur non plus, d’ailleurs. Il fait ce qu’il a à faire, point. En revanche, il y a tout ce travail de fiction pour restituer le fantôme inventé du non-langage au langage. Fiction qui passe volontiers par la science-fiction (= mourir maintenant dans un futur permanent, en faire une hypothèse de vie). De sorte qu’il a rarement été aussi clair que la langue, en ne parlant que d’elle-même, parle d’un entrain à mourir - la mort, dont il est inutile (sauf à aimer le pathos, et sauf à faire semblant de toucher à la langue) d’en redonder le sentiment (genre : « ô que je suis déchiré entre les mots et les choses / ô que je l’écris »).

Des ciels aussi épais que le goudron ou d’un indigo qui se mélange à la pensée et décale la parole vers le rouge, un air tellement chargé de nutriments qu’il en devient comestible mais pour des appareils digestifs radicalement étrangers. Tu vas régresser à partir de tes segments, à commencer par ceux de ton intestin et de ta colonne vertébrale jusqu’à l’œuf originel où ces segments ne se différencient pas de ceux des oiseaux et des reptiles. 
  

Entre le surplace intense du lyrisme (dont la version officiellement « admissible » demeure la « voix » : qu’est-ce que ça change en profondeur ??) et la cavalcade rabelaisienne dans le Trou de Lalangue  (pays mythologique comme personnage de science-fiction), Fernand Fernandez choisit la cavalcade. Le milieu de la figure est l’histoire de cette cavalcade sans penchant romanesque. Une histoire sans penchant romanesque. De quoi redonner goût à la narration. Comment redonne-t-on goût à la narration (je ne dis pas que Textes alimentaires pourrait être un roman) ? – En redéfinissant notre régime alimentaire, question parole-écriture. Raconter une histoire suppose déjà un minimum d’autophagie. Chose qu’on ne lit dans aucun roman. Ce n’est pas que le roman ne fait que « raconter des histoires » : c’est qu’il ne raconte surtout rien de cette histoire qui fait qu’une langue est en action dans une bouche, se mange elle-même.  La poésie ? - Ne veut généralement pas savoir quoi faire de son corps. Elle chérit une anorexie, façon gros surplace intense, pour d’autant mieux fantasmer des corps hybrides boulimiques, qui échapperaient à la raison, aux histoires, aux carcans de toute sorte ("la poésie c'est la vie la poésie c'est la liberté"). Le texte de Fernand propose une autre voie : ni roman, ni poésie. Repartir de zéro ? Non : juste, commencer par se manger les mains et la langue, parler en se mangeant les mains et la langue, savoir enfin quelque chose du désir fondamentalement rhétorique de la pensée. Il y a même des dessins dans le livre  qui illustrent comment en faire un bon repas, de cette pensée, "brouet choral" (p. 43) à peine métaphorique.

On peut se procurer le livre sur le site des éditions Vanloo, 
à cette adresse : http://www.editionsvanloo.fr/catalogue/textes-alimentaires/