Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

mardi 12 septembre 2017

En lisant Sphinx mon contour, de Maude Pilon et Simon Brown



« La poésie dit ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit » : tout poète bien éduqué n’a que cette formule à la bouche, quitte à oublier que la poésie risque de louper toutes ses possibilités d’inadvertance comme ses promesses de belle infidélité à la chose admise, sanctifiée, chouchoutée, fanée (entretenue par les fans de poésie à la pointe). Par chance, ces possibilités d’inadvertance, Sphinx mon contour les ouvre et les investit à toutes les pages (la question du contour). La forme du livre est généralement interrogative, aussi interrogative que peut l’être une question qui répond au désir d’avancer, et de ne pas s'installer à partir d'une formule. Les réponses sont peut-être là où les formes ne correspondent pas du tout à des réponses. Et l’imprévisibilité d’une forme, quelle qu’elle soit, ne se la pète pas. Son impression opère même à retardement, quand on a fini le livre. Légère digression en vue d’un raccordement, maintenant --- Il peut arriver qu’une certaine bigoterie expérimentale travaille assidument à faire passer le convenu chiant pour son contraire (i.e. : l’Imprévisible faisant loi ou école fanée (entretenue par les fans de poésie à la pointe), on ne voit plus bien ce qui l’est, imprévisible, en fait : c’est juste devenu une marotte poétique, voire un métier, ou une succursale du fonctionnariat - absolument tout est magnifique, inouï, nouveau, à s'y méprendre !) et c’est à croire que tout le monde y croit, des poètes aux chroniqueurs de poésie : l’important n’est plus la poésie (qui se moque trop bien de tous ses poètes), mais le fait d’être, de se sentir, de faire sentir qu’on est, poète, à une époque où c'est tellement rare de l'être (?). D’être reconnu poète. De s’installer. Jamais les poètes n’ont autant eu besoin d’être aimés et de se faire des amis. Et ils le font savoir, quitte à se moquer éperdument des questions de poésie en tant que problèmes - pas assez médiatiques. Ils n’ont rien contre les questions, bien sûr, à condition qu’elles servent à montrer qu’ils aiment la poésie, qu’ils sont dans le bain et qu'elle leur colle à la peau. Des questions à mettre dans un CV de poésie ou dans une lettre de motivation pour un employeur de poésie qui les protège. Aimez-moi, reconnaissez-moi. (Je ne parlais évidemment PAS de Maude Pilon et Simon Brown, dans cette digression) --- Fin de la digression et raccord : voilà un livre dont la figure centrale est justement la Question en personne. Volaille irritable, la poésie, elle en a marre, elle te file une bonne grosse statue de sphinx-faucon interrogative à la place du vent qui ouvre sur partout. Dans le contexte : un hiéracosphinx (sphinx à forme de faucon, donc) trouvé sur l’île Jésus (île fluviale québécoise, située au nord de l'île de Montréal), pris de dos, de face, des deux profils. Là. Tu n’as plus la place d’être poète ! Plus de formules, du vent les bigoteries lyrique et formaliste apprises. C’est fini. Il faut se lancer ailleurs.

Ô perte bienveillante
Ô billet de loto froissé, très en l’air
Par pénétration bienveillante
tu t’échappes, très propre
en l’air tu échappes
à la propriété

Alors, si on se mettait à faire autre chose que de la poésie juste à côté de la poésie ? Le contexte est le suivant : propriété privée ou pas, on n’entre pas dans un domaine appelé Lapoésie (d’ailleurs, comme disait l’autre, elle n’existe pas) - sauf à donner dans le poétique, sa prévisible imprévisibilité (les émotions émotives), où il n’y a plus vraiment lieu de « faire ce qu’on dit comme on dit ce qu’on fait », puisqu’on est déjà poète qui a de l’émotion à communiquer-performer, de toutes façons (et des émois très politiques, bien sûr). La formule est l’otage d’un chantage à la sincérité : « si tu ne crois pas en ce que je dis et ce que je fais du fond de mes tripes, t’es vraiment insensible, t’es pas humain». Et le tour est joué. N’empêche que cette fameuse formule, il faut encore jouer avec elle : contour, contour. Ne pas la sanctifier aussi facilement. Voilà un passage où l’empêchement à faire, assumé, conduit à expliciter-écrire des rapports autrement contagieux, sans rien dire. Où passe l’explicitation ? En douce, juste à côté de la poésie, dans l’empêchement, assez libérateur, de poésie, en autrement poignant que de l’émotion (qui n’a jamais rien eu de spécialement poétique en soi, sauf erreur), p. 44-51 :

entre la berge du sphinx et la berge Léonard-Ethier, l'idée de propriété privée nous empêche ; entre la berge Léonard-Ethier et le pont du Vieux-Terrebonne, l'idée de la propriété privée nous empêche ; entre le pont du Vieux-terrebonne et le coin Mille-Iles et Duguay, l'idée de propriété privée nous empêche ; entre le coin Mille-Iles et Duguay et le pont ferroviaire vers Terrebonne, l'idée de propriété privée nous empêche ; entre le pont ferroviaire vers Terrebonne et la berge face au 8000 Mille-Iles, l'idée de la propriété privée nous empêche ; (...) entre la berge face à la ferme de la rue Maurice et la berge du sphinx, l'idée de la propriété privée nous empêche. 

Des 8 pages du texte que je viens de recopier, je ne donne qu'un maigre aperçu tronqué : il vaut beaucoup mieux aller lire Sphinx mon contour par soi-même, qui en vaut le contour. Paru en mars 2017 aux éditions Verticale - centre d'artistes, Sphinx mon contour est présenté à cette adresse par ses auteurs, Maude Pilon et Simon Brown :
http://verticale.ca/programmes/simon-brown-et-maude-pilon-sans-titre-circonference-83-km/publication-sphinx-mon-contour/

Le livre m'a été envoyé par Simon Brown, qui a pris soin de l'envelopper dans un carton de bouteille de Schweppes :