Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

samedi 7 octobre 2017

Création des penchants et des faiblesses, poème parlé


Pourquoi chez un David Antin
le poème parlé sonne-t-il
comme une résistance nécessaire
sous les apparences d’emporte-pièce,
et chez pas mal d’autres poètes
(notamment français), comme une facilité
qui fait dire : « tu n’es pas encore dans la parole » ?
Parce que chez la plupart des poètes,
il y a penchant, et pas
création de penchant.
Ou : le poète s’arrête souvent là
où il s’agit de créer son poète.
(Ben quoi, je suis poète dans la poésie,
ça suffit pas ?). Il y a le refus d’admettre
tout le meurtre (= sale boulot,
pour être moins abrupt)
que constitue
une parole déliée,
ou « libre ».
Plus que jamais, le meurtre définit
la responsabilité de celui qui écrit.
Avant de passer à l’acte,
rien n’est grave, pour le dire autrement.
Ou encore : « tout est poétique ».
Rien n’est grave : c’est dire aussi
que ta légèreté ne s’est pas encore affirmée
(elle est juste rêvée, utopisée),
faute de résistance.

Une parole « libre »
se retrouve dans l’emporte-pièce,
la digression, comme dans le serrage
le plus méthodique des boulons :
à chacun son meurtre à fabriquer.
« Chacun sa merde » (chacun
son sale boulot) : en plus d’être grossière,
cette phrase est carrément
anti-politique. On est d’accord.
Mais le « chacun sa merde »
commande un sens
des difficultés propres
à chacun, en vue d’une amélioration collective,
d’un fonctionnement politique
qui ne soit pas
le simple théâtre en réseau
des penchants (qu’on suppose
un peu trop vite « amicaux »,
« empathiques »
sans que ça pose problème !).
Le sens du politique
ne se « déclare » pas en prenant
le chemin d’un autre ou le chemin
de tout le monde (qu’on me dise déjà
ce que c’est, « tout le monde » !):
autant travailler à tenter d’exorciser,
façon robot, dogmatiquement,
toute sa vie, le fond d’insociabilité
qui nous parcoure le corps –
autant que le désir d’embrasser
nous fait avancer, à égalité d’intensité.
Il se peut que j’aie à résister
à tout autre chose que ce à quoi résiste
mon ami(e), qui résiste à tout autre chose
que ce à quoi résiste son voisin,
sa voisine, etc., dans sa politique
de prise de parole quotidienne.

« Politique par procuration » :
c’est plus exactement ce qu’on doit
entendre par un
« sens politique du poétique »
qui n’assumerait pas ses nécessités
de solitude et de retrait.
Ce sens est largement répandu,
pour ce qu’il fait la part belle
au « poétique-poétique ».
Mon hypothèse est plutôt
la suivante : poésie =
se créer une forme
de résistance
au penchant.
Non en tant
que les penchants
ou les faiblesses
seraient mauvais ou
idiotement naïfs,
mais bien en tant qu’ils (oh,
le masculin l’emporte,
c’est pas possible !)
peuvent être pris
comme des objets d’étude.
L’étude (et justement pas le penchant),
c’est la parole elle-même :
une sorte de création continuée 
de penchant,
qui seule peut donner un sens,
on est toujours dans l’hypothèse,
à une quelconque forme
d’engagement politico-poétique.

Ne dites pas « nous » trop vite :
ça sent la défection paresseuse
(irresponsable) des solitudes évidentes
(qui ne sont pas
des maladies honteuses,
sauf à trépigner pour un « nous »
en toc, qui n’aurait dramatiquement
plus rien d’impur,
ou qui n’aurait de sens
qu’une ou deux minutes,
le temps d’une commémoration :
il est vrai qu’en poésie,
la commémoration dure des siècles).
C’est ce que je lirais volontiers
chez David Antin, pour une part du moins,
ou sous un angle,
et pour contacter l’idée
d’un poème parlé.

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