Poésie : prises alternatives

Un journal de travail, par Samuel Rochery

samedi 16 mars 2019

Formes et patrons (une question au sujet de Label V.)




Antoine Guessinot, mail du 8 mars 2019

Samuel, s’il y a un "poème"  (oui, je mets des guillemets!) qui me pose question dans ton livre, Label Ventriloquie, c’est celui où tu écris : « <dans un livre>, si tu crois connaître les règles, tout va mal : de découragement, tu jettes le livre, et tu ne feras pas l’expérience de ce livre (...)». Il me semble que je dirais exactement le contraire : quand on connaît les règles (ce qui, comme tu le dis justement, est bien de l’ordre d'une croyance scientifique) tout va justement bien ! On peut profiter d’une expérience que nous offre le livre, là où l’absence totale de clés nous empêcherait de vivre la lecture, non ? Ou bien (dis-moi si je te lis de travers) les règles joueraient-elles contre la possibilité d’une expérience autre que « simplement littéraire, esthétique », que le livre porte – s’il ne se contente pas d’être « bien écrit » ? 

Réponse, le 16 mars 2019

La réponse va peut-être dépasser, à de nombreux moments, le simple cadre de ta question (si tant est que j’arrive à répondre ; j’espère que oui !) C’est plus fort que moi : j’ai pensé à toi, à ton mail, et j’ai pensé que j’avais aussi à m’expliquer à moi-même comment je fonctionne, tout en reconnaissant l’impossibilité de me dédoubler… 
Alors voilà. Pour aller droit au but (je nuancerai après) : le cadre d’un poème dont on connaît les règles (celles des poèmes dont on reconnait la forme, étudiés à l’école notamment) ressemble à s’y méprendre à l’encadrement aseptisé qu’on propose aux touristes qui veulent faire l’expérience d’un danger, sans la réalité du danger. Un livre de poèmes en serait comme la consécration : un permis de publication, de partage. Regarde-moi ce beau lion en cage ! La cage peut être en verre : c’est encore une cage. La cage, d’ailleurs, s’il s’agit vraiment de faire l’expérience d’une vie au milieu des bêtes (les mots), c’est plutôt celle d’une auto « spécial safari » en verre incassable, au moyen de laquelle tu circules parmi les animaux en liberté. Le parcours entre les espaces (du lion, tu passes au léopard, selon l’aménagement de la réserve dite « naturelle ») est fléché, même. Il y a un ordre d’apparition (strophe, antistrophe, épode, me dit mon Ode au Parc Naturel). Le seul « danger » (si on peut parler de danger) qui puisse rendre l’expérience impossible, c’est qu’on ne connaisse pas les règles, la première consistant à bien fermer ta voiture de verre et à boucler ta ceinture de sécurité, sinon on te laisse pas partir. 
Tu ne feras donc jamais que l’expérience des règles, au mieux, et moins l’expérience de ce qu’elles peuvent trahir, par exemple (retour à l’espace du livre) : le jeu dont elles sont issues. Une autre expérience consisterait à pouvoir, en lisant, participer à l’élaboration des règles : le parcours se flèche à mesure que tu lis, et le danger est partout. Est-ce que le livre peut offrir ce cadre ? Il se flèche comme tu penses qu’il se flèche quand tu lis, et non pas comme tu crois que l’auteur t’expose la conséquence des règles fixées. C’est ta lecture. On pourrait dire : « OK, mais ce n’est qu’une première lecture. Une lecture plus poussée te montrerait qu’avec toutes les clés, c’est plus intéressant ». Est-ce plus intéressant, ou simplement plus confortable ? Tiens-tu vraiment à faire l’expérience des montagnes russes à partir d’un pouf ? Le livre doit donc pouvoir aménager un espace pour le sens de cette expérience dont j’ai parlé plus haut : précisément parce que le danger dont on parle n’est, finalement, que le «  danger » de vivre plus (si lire est une activité). Le principe d’écriture de ce livre doit pouvoir obéir, déjà, à une curiosité vorace concernant les règles qu’il articule (sa prosodie, entendue au sens le plus général). Le lecteur a-t-il besoin d’un rappel à l’ordre du genre : « hé, attention, si vous allez par là, vous courrez un vrai danger, suivez le guide ! » Rappel à l’ordre = rappel à l’expérience ? Si le lecteur en a besoin pour n’être pas perdu, je dis qu’il n’est pas prêt à faire l’expérience d’un livre. Au mieux, un tel lecteur ne peut faire que l’expérience de ce que ça fait, d’obéir aux règles. Je parie qu'il y a d'autres lecteurs. Pari perdu d'avance ? Je ne dis pas que le livre n’a pas de règles : il doit bien répondre à une exigence syntaxique minimale, aussi intéressé qu’il soit par sa torsion ou sa torture. Et rien de pire, on est d’accord, qu’un livre de poésie qui partirait du principe puéril que les règles n’ont pas lieu d’être, que, dans la poésie, il ne s’agit que de souffle, de « vivant », de flux, de mouvement, de parole « à même le corps » et rien que de la liberté, etc. Mais, cette idée de la liberté (qui n’a franchement rien d’expérimental, et tout du fantasme de l’expérience) est aussi pauvre ou creuse qu’est décevant, voire profondément injuste, le recours à des règles extérieures pour rendre cette idée de liberté vraiment opérante – de sorte qu’elle conduise à une expérience réelle, donc. Par « règles extérieures » au poème ou au livre, j’entends bien ces règles qui disent comment composer une ode ou un polar, par exemple, dont on admet la nécessité (heureusement, sinon ça ne donne rien) tout autant qu’on oublie qu’elles furent, au moins une fois, la réflexion d’une autonomie (se donner à soi-même ses propres règles) ! Ce qui est admis ou acquis, historiquement parlant (est-ce que j'abuse en disant que ça devient "extérieur" à la poésie ?), l’enjeu est toujours de ne pas en faire une sorte de vêtement qu’on décroche ou raccroche au porte-manteau d’une académie éternelle, en ne comprenant pas qu’il fallait refaire toutes les coutures, voire du sur-mesure, pour que ça vive en danger (et pas derrière une vitrine d’exposition – qui n’empêche pas, absolument d’accord, qu’on y fasse l’expérience d’une vie : rien de pire que le spectateur qui, en entrant dans un musée, se croit plutôt dans un cimetière !) Bon. Là, tu me diras : refais toutes les coutures à une ode, ce n’est plus une ode. Ce à quoi je réponds : c’est vrai, tant que tu confonds forme (vêtement) et format (patron). Autrement dit : la forme a plus à voir avec l’esprit d’une loi (d’une règle) qu’avec le respect littéral de celle-ci (qui peut révéler une sorte de fétichisme du format, du « patron »). J’ai peur qu’à vouloir déduire les règles d’un format et non d’une forme en activité (où le patron, comme la théorie, serait imputé a posteriori (Hejinian)) on arrive à ne lire, dans les exceptions aux règles (qui confirment la règle), qu’un mime de mise en danger, une prise de liberté pour rire. Une expérience de touriste pour les touristes. Je pense que l’esprit de la règle (la forme du poème en activité) est justement ce qui nous permet de penser une liberté réelle, une autonomie – dans la dépendance inévitable du « cadre de la poésie ou de la littérature » en général.     
L’expérience de lecture est précisément celle du lecteur, à qui on ne mâcherait pas, non pas « le travail », mais bien « l’expérience ». On peut avoir une idée de ce que le lecteur vient chercher dans un livre. Mais je ne suis pas sûr qu’il faille le priver de sa place d’intervenant, en faisant de cette idée autre chose qu’une opinion (écrire selon ce qu'on pense qu'il attend), et en dépit du fait que le livre est le contraire d’un micro qu’on lui tend. 
En fait, je rêve (en tant que lecteur) d’un guide touristique qui commencerait la visite d’un Musée des Explosifs comme ça : « Mesdames et messieurs, tout va bien, j’ai oublié tous les codes de sécurité et toutes les clés ». Je ne démettrais pas le guide de ses fonctions. Je ne lui dirais pas : « mais, qu’est-ce qu’on t’a appris à l’école ? Et la sécurité des lecteurs ? hein ? » Je lui accorderais donc « le droit de faire des erreurs » ? Je noterais surtout qu’il a dit « tout va bien », et que cette bonne situation tient au fait qu’il n’a plus les clés. Personne ne me demande de le croire sur parole, bien sûr. Mais moi, je peux toujours me demander une chose : lire cette parole, avant que d’exiger de l’écrivain son Certificat de guide pour lecteurs. L’avantage de la littérature, c’est que, lorsqu’un guide de ce genre vous dit ça (un écrivain), le danger n’est que d’apprendre à vivre autre chose : vous n’allez pas exploser (et mourir), et ça se présente au moins comme un poème. Personne ne vous demande de le croire sur parole : il se peut que « poèmes », écrit sur la couverture, ne soit qu’une étiquette, le nom d’un format de poésie. Les formes, à l’intérieur, c’est autre chose. Il y a peu de chance pour que vous explosiez. Mais vous pouvez tomber sur une bombe lente (le livre), à quoi on aurait apparemment enlevé tout cran de sûreté – l’important étant que l’oubli ne soit encore qu’un des régimes actifs de cette sûreté (une lenteur, ou un esprit de la loi) : après tout, ce n’est que de la littérature ! Mais, précisément, de la littérature et pas autre chose. 
Je me rends compte que j’aurais très bien pu te répondre par une seule ligne : Antoine, je ne donne pas dans la défense du patronat.